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Letizia Battaglia, mort d’une icône du photojournalisme


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Décédée à Cefalù, ce 13 avril, la photographe sicilienne Letizia Battaglia venait de fêter ses 87 ans. Elle avait incarné pendant deux décennies le combat contre les crimes de Cosa Nostra, dont elle avait révélé la violence aux Italiens du continent ainsi qu’au monde entier.

Le photographe franco-napolitain Maurizio Leonardi l’avait rencontrée à la veille de sa dernière grande rétrospective, aux Magazzini fotografici à Naples, fin 2019 : « J’ai vu entrer dans le café où nous avions rendez-vous une jeune fille de 84 ans qui sautait d’un endroit à l’autre, curieuse de tout. Nous nous étions promis de nous revoir, puis j’ai appris qu’elle était tombée malade. »

Cette année-là est une apothéose pour celle qui est enfin reconnue comme la plus grande photojournaliste italienne de ces cinquante dernières années. Elle est la protagoniste du documentaire de Kim Lingotto Shooting the mafia, centré sur son travail de documentation de Cosa nostra réalisé entre les années 1970 et l’assassinat des juges anti-mafia Giovanni Falcone et Paolo Borsellino en 1992.

Toujours en 2019, on peut la voir en dialogue avec le réalisateur Franco Maresco dans un autre documentaire primé à Venise, La mafia non è più quella di una volta [La mafia n’est plus ce qu’elle était], sorte de dérive tragi-comique et poétique dans une Palerme où la lutte contre la criminalité organisée s’est parfois changée en un folklore hypocrite. Il a été tourné deux ans plus tôt, lors du 25e anniversaire de la mort des deux juges précédemment cités.

Une femme libre

Née à Palerme, Letizia Battaglia grandit dans une famille bourgeoise à l’autre extrémité de la péninsule, à Trieste, avant de retourner dans son île. Son premier combat, elle le mène contre le patriarcat, celui d’un père lui barrant la voie des études et celui d’un mari souhaitant l’enfermer dans un rôle de mère au foyer. « Je n’ai jamais été féministe, confiera-t-elle au Corriere della Sera en 2020, mais si je me suis toujours comportée comme telle. J’ai toujours été du côté des femmes. »

Partie avec enfants et bagages, elle commence à témoigner, comme photojournaliste indépendante, d’une violence mafieuse qui va vers son paroxysme et que les attentats politiques des années de plomb, pourtant moins meurtriers, ont complètement reléguée au second plan. De 1974 à 1990, elle est directrice de la photographie du quotidien parlermitain L’Ora.

En 1979, elle réalise deux clichés montrant le président du conseil Giulio Andreotti en compagnie d’un homme d’affaires mafieux, Nino Salvo. Oubliées, ces images constitueront pour la police en 1993 la seule preuve d’un lien toujours nié par l’homme politique, tant avec Cosa nostra qu’avec ce criminel qu’il prétendait n’avoir jamais croisé.

Letizia Battaglia et Franco Zecchin à Palerme en 1987.
Letizia Battaglia et Franco Zecchin à Palerme en 1987. © Franco Zecchin

Une photographe humaniste

La même année elle fonde avec son compagnon le photographe Franco Zecchin le centre de documentation Peppino Impastato, jeune journaliste anti-mafia assassiné à 27 ans le 9 mai 1978 à Cinisi en Sicile, le même jour qu’Aldo Moro. À cette époque, la police avait conclu à un suicide, après une enquête opportunément bâclée.

En 1980, elle photographie le futur Président de la République Sergio Matterella, extirpant d’une voiture la dépouille de son frère Piersanti, alors Président de la Région sicilienne et cadre de la Démocratie chrétienne. Après une décennie de fausses pistes, la responsabilité de la Mafia dans cet assassinat est confirmée par la justice.

En 1992, la mort des juges Falcone et Borsellino, qui sont aussi ses amis, l’amène à cesser de photographier la violence de Cosa nostra. « Ces photos, que je n’ai jamais prises, m’ont fait plus de mal que celles que j’ai faites. Elles sont toutes dans ma tête, » confiera-t-elle plus tard. À la fin des années 1990, elle abandonne ses responsabilités politiques à la mairie de Palerme et œuvre à la réinsertion des petites mains de la Mafia qui remplissent nombre de prisons italiennes.

Prix Eugene Smith en 1985, Prix Salomon en 2007 et Prix Capa en 2009, son œuvre est peu à peu boudée par la presse italienne pour beaucoup contrôlée par Silvio Berlusconi. Ses 600 000 clichés n’en constituent pas moins un témoignage sans égal sur la véritable guerre civile qui s’est menée aux marges d’un pays en paix. En noir et blanc, pour que la force documentaire ne se confonde pas avec le voyeurisme, elles ont été prises grâce à de simples reflex 24X36 et des objectifs standard, dans la plus grande simplicité. Au fil des décennies, elles ont changé leur autrice en icône.

Pour aller plus loin :

► Le traître, un film de Marco Bellocchio, présenté à Cannes en 2019.

► L’autobiographie dessinée de Roberto Saviano, parue en France en 2021.



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