Sports

«Nidal», quand le Chili bétonne sur du sable


Publié le :

Les rencontres de Cinélatino permettent à de jeunes générations de cinéastes d’échanger et de croiser des aînés plus confirmés. Et au public de constater la belle vitalité du cinéma latino-américain. Tous genres confondus, la relève est assurée, contre vents et marées. Une relève qui brouille les pistes du récit linéaire, expérimente de nouvelles formes de récit, gomme et épure. C’est le cas du documentaire Nidal, réalisé par un collectif de cinq jeunes cinéastes chiliens.

De notre envoyée spéciale à Toulouse,

Du sable qui s’écoule, des dunes, des oiseaux… et l’irruption de bruits de moteurs, le rugissement de voitures 4×4, la panique des chouettes… Nous sommes dans le centre du Chili, sur la côte Pacifique, dans la région de Valparaiso, Concón, Ventana… Côté nature, un paysage rocheux de bord de mer, des lagunes peuplées d’échassiers, des éléphants de mer, de petits chevaux laineux qui broutent l’herbe de marais salants… Il y a des oiseaux, beaucoup d’oiseaux, cousins de ceux de nos côtes, des gravelots qui trottinent après la vague qui se retire pour gober les vers.

Il y a aussi un port de pêche avec de petits bateaux colorés de pêche côtière. C’est la fête de San Pedro, le patron des pêcheurs au Chili. Il y a des flonflons, des danses folkloriques et des masques. Tout ça, c’est qui fut, nous racontent Josefina Perez-Garcia et Felipe Sigala, les deux réalisateurs et membres du collectif Tucuquere (le nom local du grand duc de Magellan) qui a réalisé le film. Parce que ça n’existe plus ou juste des lambeaux.

Le sable contre le béton, l’horizon contre les murs 

L’homme a envahi cet espace de nature pour y installer des usines, des immeubles, une voie de chemin de fer, des espaces de loisirs. Le sable, vivant dans les premiers plans du film, est devenu béton, ciment, figé, dur. À l’horizontalité de la côte, de la mer s’oppose la verticalité impressionnante des murs d’immeubles de trente étages (à vue de nez) collés les uns aux autres. La caméra surprend un homme en pause sur son petit balcon et on se demande quel peut être son horizon.

Pas de commentaire en voix off, de voix humaine intelligible. La bande son de ce film ce sont les cris des oiseaux et les bruits provoqués par les activités humaines : excavatrices, pelleteuses, voitures, ce train interminable dont le grincement des essieux semble faire vibrer aussi le fauteuil sur lequel est assis le spectateur.

Les personnages du film ? C’est ce couple de jolies petites chouettes, des « pequenes » nous explique Josefina, qui voient affolées combien les pelleteuses se rapprochent du nid (qui a donné son titre au film) qu’elles ont creusé dans le sable. Ce sont ces éléphants de mer qui se chauffent sur les rochers de cette mer dont sortent de gros tuyaux qui vont alimenter des usines dont les torchères illuminent la nuit. Ce sont ces échassiers en quête de nourriture sous une espèce de jetée en ciment où les touristes se prennent en photo.


« La zona de sacrificio »

Nidal, film d’école déjà présenté dans plusieurs festivals, met en scène la disparition d’un milieu naturel au profit des activités humaines. Une phagocytation en marche soulignée par le montage. Ni les machines, ni l’homme ne font de pause. Nous sommes là dans une région à la fois très résidentielle du Chili et très industrialisée (industrie du verre, pétrolière, lithium) au point de mettre en danger la santé des habitants, nous expliquent les réalisateurs. On l’appelle au Chili « la zona de sacrificio », la zone du sacrifice.

Et pourtant les gens se baignent au milieu de ces énormes tuyaux qui sortent de la mer, prennent là leurs vacances, achètent là des appartements. Au Chili, il y a une injonction à la propriété pour les classes moyennes et l’achat d’un bien en bord de mer est valorisé et valorisant d’où cet appétit de construction, nous expliquent les deux réalisateurs. Peu d’espaces résistent d’autant qu’il n’y a pas encore vraiment de régulation en matière de protection de l’environnement et d’urbanisme. Et comment peut-on construire aussi sur cette côte de dunes dans un pays aussi sismique ? Ne peut-on voir là aussi le symbole d’une fuite en avant consumériste dans un pays qui se veut le « tigre » de l’Amérique latine ?

La silhouette du couple de petites chouettes se détache en contre-jour sur les piles de béton, le nid a été détruit.

Josefina Pérez-García et Felipe Sigala, les deux réalisateurs du documentaire chilien Nidal, et membres du collectif de jeunes cinéastes Tucuquere.
Josefina Pérez-García et Felipe Sigala, les deux réalisateurs du documentaire chilien Nidal, et membres du collectif de jeunes cinéastes Tucuquere. © ©Francisco Muñoz



Source link

Leave a Reply

Your email address will not be published.