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Alice Diop, documentariste au long cours



La cinéaste française, d’origine sénégalaise, signe avec « Nous » un film sensible sur les gens ordinaires sur la ligne du RER B. Une suite logique à son œuvre, axée sur le réel et ouverte à la complexité.

« Nous ne signifie pas les miens, tous ceux qui sont pareils que moi, mais tout ceux qui pourront être le « je » de ce nous : l’endosser, le reprendre à leur compte, en éprouver la force ». Alice Diop, 42 ans, n’est pas dans les modes de pensée binaires de l’époque. Cette citation n’est pas d’elle, mais de Marielle Macé, essayiste et autrice de Nos cabanes (2019, Editions Verdier).

Bardée de références, récompensée par la Berlinale et encensée par la critique, cette cinéaste apporte une bouffée d’air frais et d’intelligence. Elle introduit du sensible, de la complexité et de l’ordinaire sur le terrain miné des banlieues, sans tomber dans les « identités », ni dans un contexte de campagne présidentielle où tout est réduit au buzz et à la polémique.

Fille de parents sénégalais arrivés en 1966 en France, ayant grandi à la Cité des 3 000 à Aulnay-sous-Bois, elle a voulu rendre hommage à François Maspero, auteur de Les passagers du Roissy-Express (Seuil, 1990). Une randonnée autour de la ligne B, qui relie la banlieue nord à la banlieue sud, et qui a raconté pour la première fois à son sens la banlieue « non pas enfermée dans un discours sociologique ou journalistique » mais portée par un plaisir d’auteur. « Ces non-lieux que j’avais habités, cet écrivain, dans la magnifique beauté de sa langue, les rendait remarquables et nous redonnait une forme de dignité », souligne-t-elle sur France Culture.

Réflexions sur un Hexagone « créolisé »

Autre déclic : les attentats de janvier et novembre 2015, à Paris. Ce « moment historique de bascule qui interroge sur ce qu’est un pays, une société », l’incite à se lancer dans « Nous », un projet qui, au-delà de la France, porte sur toutes les sociétés qui se « créolisent en Europe ». La Une de Libération en janvier 2015, après l’attaque contre Charlie Hebdo, clame « Nous sommes un peuple ». Elle l’interpelle. « Ce “nous” est pour moi élastique, précise-t-elle, ignorant de la manière dont il peut faire hospitalité à des gens qu’il n’a pas encore vus ».

L’intime est très présent dans « Nous », avec un regard subjectif assumé, autour d’un trajet qui fait partie de sa topographie personnelle. La cinéaste suit sa sœur infirmière, à la rencontre de personnes et de leurs destins le long de cette ligne de RER. Elle interroge son propre père, juste après une séquence sur une messe catholique célébrant Louis XVI, défunt roi de France, à la Basilique Saint-Denis.

Les gares dans le film ne sont pas citées, et les témoignages d’autant plus forts qu’ils refusent catégoriquement le cliché, la représentation d’une identité ou d’une catégorie sociale quelconque. « Revisiter un imaginaire dominant qui voit la violence permanente, plutôt regarder la banlieue dans sa banalité, voir la part d’universel dans les récits et les vies », tel est le projet. Elle sort du regard de l’autre, pour porter le sien propre sur une expérience qui ne peut pas être récupérée par des discours.

Une personnalité d’abord et avant tout fidèle à elle-même

Alice Diop a fait un Master d’histoire à la Sorbonne et un DESS de sociologie visuelle. Elle explique avoir « une vision à 180 degrés de la société française », dont elle a fait sa force. Elle a intégré l’atelier documentaire de la Fémis et réalise depuis 2005 des documentaires remarqués, reliés entre eux par la cohérence de son regard.

Après La Tour du monde (2005), un voyage à travers la cage d’escalier d’un HLM d’Aulnay-sous-Bois, dans les univers de familles venues du Sri-Lanka, du Mali, de Turquie et du Congo, elle continue de filmer la banlieue parisienne à sa manière.

La tragédie de Zyad et Bouna, électrocutés à 15 ans, pour échapper à un contrôle de police, puis les émeutes de 2005 dans les banlieues, la plongent dans une nécessité et une urgence. « Le récit qu’on en a fait a été d’une telle violence que j’ai eu besoin de prendre une caméra et d’aller un an à Clichy pour me consoler ». Elle en tire un contre-récit, Clichy pour l’exemple (2007), dont le caractère calme, posé et documenté lui vaut d’être rejeté par la chaîne de télévision qui l’avait commandé.

Après un détour par le Sénégal, où elle tourne Les Sénégalaises et la Sénégauloise (2007), sur trois femmes de sa famille et sa place personnelle dans la cour d’une maisonnée, La Mort de Danton (2011) revient en France sur la formation au cours Simon du comédien Steve Tientcheu. « Un film sur la violence silencieuse et l’impensé raciste ancrés dans l’expérience quotidienne ».  

La Permanence (2016) fixe son regard sur un médecin de Bobigny auscultant les migrants et les maux de l’exil, Grand Prix de la compétition française au festival Cinéma du réel. Son documentaire suivant, Vers la tendresse (2016), où quatre jeunes des quartiers se confient sur leur vie amoureuse, lui vaut le César du meilleur court-métrage en 2017.

Son prochain projet, presque achevé, porte sur premier long métrage de fiction, Saint-Omer, écrit en collaboration avec sa monteuse Amrita David et l’auteure Marie NDiaye. Alice Diop, qui participe aussi à un projet de médiathèque de la banlieue avec le Centre Pompidou, pulvérise le conflit – une passion française – en prenant de la hauteur. Fidèle à elle-même, elle porte haut des valeurs d’honnêteté intellectuelle et de profonde humanité dont il n’est pas interdit de penser qu’elles soient à la fois made in France et made in Sénégal. 

À lire : Cinéastes sénégalaises : une nouvelle vague ?



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